Une fille de l’Est… première partie

« J’en aurai fait de ces détours
Où tant de bonheurs tournent court
Et peu importe la distance
Entre la joie et la souffrance »
Ma liberté contre la tienne », Patricia Kaas)

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Tic-tac, tic-tac. Je rencontrerai mon futur époux sous peu, dans des circonstances houleuses, mais je ne le sais pas encore. Les aléas de la vie. Le hasard ? Le destin ? Certainement un peu des deux…

Je suis en France depuis trois mois seulement et je n’y connais pas grand monde. Si je suis venue travailler comme fille au pair, après mes études, ce n’est pas tant pour parfaire mon français, mais surtout par une soif incontrôlable de liberté. Et aussi pour être plus près de l’homme que j’ai connu sur Internet plusieurs mois auparavant. À l’époque j’étais encore étudiante et je sortais avec mon fiancé bruxellois. Mais une fois installée avec lui, je me suis rendue compte que cette vie de couple ne correspondait pas tout à fait à mes aspirations.

Je n’ai pas quitté la maison de mes parents pour aussitôt renoncer à ma liberté…

Et j’ai rencontré cet homme du Nord. Au début nous nous écrivons : emails, sms, courriers. Après plusieurs semaines d’échanges écrits et d’appels téléphoniques, nous décidons d’aller boire un verre ensemble. En plein hiver, il fait les 120 kilomètres nous séparant pour venir me voir à Bruxelles. Un verre entre amis… et plus si affinités. Physiquement, il n’est pas du tout le genre d’hommes qui me plaisent, mais je ne reste pas insensible à son charme. Son regard extrêmement communicatif, sa voix tellement apaisante, son sens de l’humour à mourir de rire, et son langage, parlé comme écrit, très soigné, limite poétique. Le courant passe plutôt bien. Lui est en train de se séparer de la femme de son enfant. Et moi…

Moi, je perds la tête…

Je me laisse séduire par ce Français du Nord. Je tombe amoureuse. Je romps mes fiançailles. Mais cet homme me décevra. Une fois. Deux fois… En fait, il ne sait pas vraiment ce qu’il veut. Une fille de l’Est ? A quoi bon peut-il s’attendre d’une fille de l’Est ? Tel est son problème basé sur des stéréotypes et préjugés. Il me le dira ouvertement. Pour lui, les filles de l’Est viennent en France pour trouver un mari et profiter de son argent.

Il me le disait et attendait ma réaction. Je me taisais. Je ravalais ma fierté. Je le regardais. Je me mettais à sa place, empathique, compréhensive, indulgente. Je l’aimais, sincèrement et naïvement. Mais cela me blessait car je connaissais ma vraie valeur. Je venais de terminer mes études, j’étais ambitieuse, je voulais être autonome financièrement. Être fille au pair n’était qu’une étape avant d’aller plus loin dans mes rêves et mes projets. Mais je n’arrivais pas à lui faire comprendre à quel point il se méprenait sur moi. J’étais persuadée que l’amour seul lui suffirait pour changer d’avis et me faire confiance.

« Je suis d’une région d’une langue d’une histoire
Qui sonne loin qui sonne batailles et mémoire
Celle qui m’a vue naître
Celle qui m’a faite ainsi que je suis faite
Une terre, un caractère celle que je reste
Je suis de ces gens dignes
Et debout dans leur silence
Où parole est parole
Où promesse a un sens
Et si tu sais comprendre
Qui je suis quand j’aime ou je déteste
Je t’offrirai l’amour droit, simple et sincère
D’une fille de l’Est »
Une fille de l’Est », Patricia Kaas)

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Je quitte donc Bruxelles. Une fois installée en banlieue parisienne dans ma famille d’accueil où je garde deux petites filles, on essaie de se voir deux week-ends par mois. Mais c’est quand il veut car monsieur joue « au chat et à la souris » ou plutôt à « attrape-moi si tu peux » ou encore à « je te prends, je te jette ». Il a six ans de plus que moi, mais son comportement, et aussi ce qu’il me raconte sur son passé amoureux, reflète une certaine immaturité émotionnelle dans ses relations avec le sexe opposé. En fait il manque horriblement de confiance en lui et en sa capacité à être aimé. Donc il me rejette, c’est plus facile, au lieu de faire des efforts pour travailler et renforcer le lien qui a commencé à se tisser entre nous. Lorsqu’il s’enferme dans sa bulle, il est capable de ne pas m’appeler pendant plusieurs jours d’affilée et de ne pas décrocher quand j’essaie de le joindre.

C’est le spécialiste du silence radio.

Ce sera le cas en mai 2003. Je rentre de mon pays natal après une semaine de congés dans ma famille pour mes vingt-quatre ans. Mes hôtes sont partis aux Antilles et doivent revenir le jour même, mais plusieurs heures après moi. Je dois donc rentrer en transports en commun pour me rendre à la maison se trouvant en grande couronne de Paris. Pas de problèmes, le RER c’est très pratique. J’ai passé une bonne semaine de vacances, entre les visites familiales et les rencontres avec mes ami(e)s, et je n’ai pas eu le temps de regarder les infos à la télé. Ce n’est donc que dans le car, qui parcours les 1 500 km qui séparent ma ville natale et Paris, que j’apprendrai que c’est la grande grève nationale, la grève historique, qui a commencé. Les routes sont complètement bloquées. Le périphérique aussi.

Les transports en commun ne fonctionnent plus du tout. Pas de taxis non plus.

En gros, après plus de vingt heures passées dans le car, sans dormir car je n’arrive jamais à dormir en position assise, il va falloir que je trouve un moyen de me rendre en banlieue. J’ai un téléphone portable basique sans accès Internet, ça n’existe pas encore, et avec un forfait limité. Dans mon portefeuille je n’ai qu’une trentaine d’euros. Pas de carte bancaire. Pas de compte bancaire. Je ne suis en France que depuis février, pas encore eu le temps pour toute la paperasse…

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Lorsque j’apprends qu’il y a la grève, mon premier réflexe est donc d’appeler mon « copain ». Je dis « copain », mais à l’heure où je l’écris, ce mot me semble inadéquat lorsque je pense à lui. Je lui explique ma situation et partage avec lui mon inquiétude. L’air gêné, il me dit qu’il n’a pas de solution pour moi. Il habite dans le Nord de la France, bien évidemment je n’attends pas de lui qu’il vienne me « sauver » car les routes sont bloquées et c’est trop loin pour lui. Mais il existe bien d’autres solutions ? J’attends de lui un peu d’empathie et, éventuellement, une ou deux pistes pour me sortir de cette impasse. C’est lui le Français, il connaît bien son pays…

Non, il ne voit pas.

Je cogiterai pendant plusieurs heures. Il ne décrochera plus… Seule au monde, dans un car en plein milieu de nulle part. Et personne à l’arrivée.

Comment faire avec le peu d’argent que j’ai sur moi ? Pas assez pour une nuit d’hôtel. Et même si j’arrivais à avoir un taxi, pas assez pour le tarif qu’il me demanderait pour ce trajet, surtout pendant une grève nationale. Ma fatigue amplifie mon anxiété. Je pense à un couple de Français que j’ai connus il y a bien longtemps, quand j’étais au lycée, lors d’un échange scolaire et avec qui on entretient une correspondance deux à trois fois par an. J’ai leur numéro. Non, je n’ose pas les appeler, eux-mêmes habitant en banlieue. Un mois plus tard, lorsque je les verrai, ils me diront que j’aurais dû les appeler, ils seraient venus me chercher. C’est chez eux que je ferai connaissance de mon mari

Mais pour le moment je suis dans ce car. A l’heure qu’il est, ma famille d’accueil doit être dans leur avion de retour, s’il n’a pas été retardé à cause de la grève… Rien qu’à l’idée de devoir trimbaler mes deux valises, j’ai envie de pleurer. Et pour aller où ? Nous serons bientôt à Paris et il commence à pleuvoir, il ne manquait que ça ! Que faire ? Quelle galère ! D’accord, je sais, je l’ai cherché. Mes parents me disaient de rester bien au chaud chez eux et de faire le doctorat. Mon fiancé Marocain a tout fait pour me retenir auprès de lui. Peine perdue. Je me complique la vie toute seule. Eh bien, très bien pour moi, je l’aurai voulu. Je voulais me prouver ma liberté, je l’avais ma liberté !

Pas d’argent. Pas d’attaches. Pas de famille. Pas d’amis.

J’ai déjà dormi à la belle étoile mais je n’avais que quinze ans, je n’étais pas seule, il ne pleuvait pas et j’avais juste un sac-à-dos. Rien à voir. Je demande au chauffeur de me prêter son micro pour expliquer ma situation aux passagers. Il y en a d’autres qui ont le même problème que moi. Ouf, l’un des passagers propose de me déposer à l’endroit de mon choix à Paris, mais il ne peut pas m’emmener dans ma banlieue, ce serait trop contraignant pour n’importe qui dans ces circonstances. Super. Où voudrais-je qu’il me dépose ?

Et là, illumination. « Eurêka », ça y est, j’ai trouvé la solution !

Je sais qu’à proximité de l’Hôtel de Ville il y a trois auberges de jeunesse. Une nuit ne doit pas coûter plus de trente euros, je vais tenter le coup. A la sortie du bus, Place de la Concorde, je profite de la gentillesse du passager et de sa femme qui est venue le chercher. Ils me déposent donc à l’Hôtel de Ville. Elles sont vraiment lourdes ces valises et il pleut des cordes. Première auberge de jeunesse, plus de places. Ok, je vais tenter la deuxième. Encore quelques minutes à pied et je pourrai enfin me poser. C’est bon, une place sera disponible d’ici une heure. Ma famille d’accueil ne décroche toujours pas. Et le Français du Nord non plus. Je lui envoie un sms pour le prévenir où je suis. Un sms pour LE RASSURER…

Mais, MEEERDE, c’est lui qui aurait dû me rassurer !

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Une fois dans la chambre de plusieurs lits superposés, étonnement tous vides, je choisis le seul lit simple et m’écroule dessus. Épuisée, mais heureuse d’avoir trouvé cette solution. Reconnaissante pour ce lit et ses draps propres. Avant de sombrer dans le sommeil, je remercie ma bonne étoile. Je dormirai tout l’après-midi et toute la nuit. Et par je ne sais quel miracle (encore un !), il n’y aura personne dans cette chambre prête à accueillir d’autres jeunes touristes. Certainement à cause de la grève… Le lendemain, ma famille d’accueil bien rentrée de Punta Cana viendra me chercher.

Fin du périple. Welcome to Paris ! 😉

Sauf qu’un goût amer est resté là. Mon « copain » ne me rappellera que le matin pour demander comment je vais. « Mon cœur, tu vas bien ? » Oui, il avait l’habitude de m’appeler « Mon cœur », mais n’a pas été foutu de m’épauler dans cette situation pourrie. Il travaillait et touchait un salaire plutôt confortable. Sur le coup je n’y ai pas pensé, mais je lui aurais rendu jusqu’au dernier centime le prix d’une chambre d’hôtel sur Paris, s’il m’avait seulement proposé de m’en trouver et réserver une. Rien de compliqué, car il n’arrêtait pas de surfer sur Internet… Finalement une solution tellement simple.

Où est la logique ? Et surtout où est l’amour ?

Ce sera la fin du périple, mais pas la fin de notre relation dans laquelle je continuerai à m’engouffrer pendant quelque temps encore. Je ne suis pas une personne rancunière, j’essaie donc d’oublier cet incident. Je m’accroche à cet homme, auquel je suis vraiment attachée, comme l’unique point de repère que j’ai en France. Et malgré mes mauvais pressentiments car je sens au fond de moi que la liberté à laquelle j’aspire tant a été entravée…

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« Je serai peut-être moins forte
Touchée par des rêves d’autres sortes
Tout est fait de tant d’illusions
Que même l’ignorance est un don » Ma liberté contre la tienne », Patricia Kaas)

« Une fille de l’Est… seconde partie »… bientôt