Une fille de l’Est… 2e partie

« Non, je n’aurai jamais ce foutu permis ! »

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Lorsque j’étais dans mon pays, je n’ai pas fait le permis de conduire car mon père insistait trop que je le fasse. Je ne fonctionne pas avec la pression extérieure, imposée par les autres. La motivation doit venir de moi-même, l’envie doit être là, la passion. Et il est sûr que les voitures sont loin d’être ma passion numéro un et le seul aspect utilitaire d’avoir le permis ne me suffit pas…

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Quatre ans après mon arrivée en France. J’ai passé mon code de la route : zéro faute, aucune difficulté, aucun effort. Je dois être à ma trentième heure de conduite et toujours aussi peu de confiance en moi pour conduire, toujours cette angoisse qui m’accompagne. Mécaniquement ça va à peu près. Si j’étais seule sur la route, je pourrais m’en sortir. Mais il y a toutes ces voitures, ces motos et autres bus, et surtout des piétons qui traversent à tout moment et des enfants qui courent sur le trottoir insouciants et inconscients du danger. Je viens de freiner encore et pourtant j’avais la priorité. Le moniteur exprime son mécontentement, peine perdue…

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Mais t’as pas le permis ?!

Pendant des années, combien de fois j’entendrai cette question de part et d’autre. Les gens me regardent avec un énorme étonnement. Ne pas avoir de permis de conduire ? En France ? Au XXIe siècle ? Et comment une femme aussi cultivée et indépendante puisse ne pas avoir le permis ? Ils me posent la question et je me sens comme une grande ratée de la vie ou au moins comme une idiote. J’ai de nombreuses compétences, plusieurs diplômes, dont je suis fière, mais j’ai l’impression que tout le monde préfère me faire redescendre sur terre en pointant mes points faibles. Me rappeler que je ne suis pas parfaite, voire me faire sentir comme un être inférieur. Déjà mon accent, en plus sans le permis de conduire…

Une PAUVRE fille de l’Est quoi !

Aujourd’hui, juste avant la quarantaine, je ne l’ai toujours pas et je l’assume complétement. Le prochain qui me jugera par rapport à cela entendra une réponse toute faite du genre : « Écoute, la voiture, c’est très polluant et c’est cher. Et nous en avons déjà une car mon conjoint se rend au travail avec sa voiture. Le fait de ne pas avoir de voiture me permet de prendre soin de ma santé, je fais entre 6 000 et 15 000 pas par jour. Mes enfants apprennent à prendre les moyens de transports, le bus, le tram, le métro, et aussi ils ont l’habitude de marcher. A l’âge de dix-huit ans, même plus tôt, ils seront autonomes à ce niveau-là. Et puis, d’ici quelques années, les voitures seront autonomes aussi, ça tombe bien, plus besoin de permis de conduire. » Voilà, un truc du genre. Des arguments bien logiques...

La question qui suit en général est :

Mais en cas d’urgence, tu fais quoi ?

Eh bien, en cas d’urgence je suis tellement stressée, que je ne serais absolument pas capable de conduire. Un enfant malade ? Conduire en le laissant seul à l’arrière de la voiture ? Eh bien, non merci, je préfère prendre un taxi et être à coté de mon enfant pendant que quelqu’un d’autre conduit.

Je ferme cette parenthèse un peu longue, mais essentielle pour la suite de ce texte.

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Quelques années en arrière, je suis en France depuis quatre mois seulement. Nous sommes au mois de juin. Mon « copain » du Nord n’arrête pas de souffler le chaud le froid. Il n’arrive pas à se décider s’il veut sortir avec moi ou non. Il me dit de venir pour un week-end, ensuite il annule au dernier moment pour voir ses amis. Je voulais les rencontrer ses amis, rien à faire. Il ne veut pas. OK, je veux bien vouloir patienter encore un peu, mais cela me travaille.

Je sens bien qu’il n’est pas investi dans notre relation autant que moi. Une petite voix me dit qu’il joue avec mes sentiments et cela me fait beaucoup de peine.

J’en parle souvent à une copine française. Elle est nounou et s’occupe de trois enfants en bas âge qui fréquentent la même école que les deux petites filles que je garde. Elle s’occupe donc de deux petits garçons de cinq et deux ans et d’un bébé fille de six mois. Nous nous retrouvons toujours après la sortie d’école dans un square, les enfants jouent et nous discutons. Divorcée et remise en couple avec quelqu’un d’autre, elle est maman d’un petit garçon issu de sa première relation. À peine plus âgée que moi, elle connait bien la vie. Elle est gentille et débrouillarde. Et je la trouve vraiment courageuse de faire ce métier car garder trois enfants en bas âge n’est pas chose simple. Plus le ménage qu’elle fait chez ses employeurs quand le grand est à l’école et les petits font la sieste. Ouf, beaucoup de boulot.

Et comme elle habite loin, elle ne voit même pas son petit garçon le soir. Il ne leur reste que les week-ends pour profiter l’un de l’autre… Quelle vie !

Mais tous ces problèmes quotidiens de maman me sont plutôt abstraits à l’époque, je n’ai que vingt-quatre ans, je suis libre et amoureuse. Mon seul problème c’est les relations ambivalentes avec « mon » Français du Nord. Il a un fils lui aussi. J’ai déjà rencontré son fils et j’ai adoré les voir ensemble. Leur complicité, leur attachement, leur tendresse. D’ailleurs, bizarre qu’il m’ait présentée à son fils, mais pas à ses amis… Je me projette déjà en tant que belle-maman de ce petit garçon, l’idée me plaît beaucoup. J’aime les enfants, et l’enfant de l’homme que j’aime, c’est comme si c’était le mien. La famille d’accueil chez qui je vis est aussi une famille recomposée. Je découvre la vie en France et je constate qu’il y a énormément de familles recomposées autour de moi.

J’aime bien cette variété, cette ouverture d’esprit, cette liberté que je n’ai pas connues dans mon pays où les mœurs étaient plutôt rigides sur ce plan-là.

Le week-end qui approche, je vais le passer chez lui. J’ai déjà les billets de train. Cette fois-ci il m’a promis que ses amis seraient là pour de vrai. Cool, finalement avec un peu de patiente tout s’arrange. Je me réjouis énormément à l’idée de ce week-end. Il a l’air un peu plus confiant et un peu plus sûr de ce qu’il veut. Mais coup de théâtre, jeudi matin il m’annonce par sms que finalement ses amis ne seront pas là, sans plus d’explications. Je suis très déçue. Il recule donc à nouveau. Je commence même à me demander si ses amis existent vraiment. Il a une personnalité très spéciale, plutôt introverti et un peu artiste (j’adore lorsqu’il joue du piano) et il travaille beaucoup. Peut-être qu’il n’a pas d’amis et n’ose pas me l’avouer ?

Je serre les dents. Déception. Tristesse. Incompréhension. Sentiment de mépris de sa part à mon égard. Une fois de plus…

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L’après-midi, j’en parle à ma copine nounou au square. Elle me dit de laisser tomber le gars, qu’il ne mérite pas mon attachement ni mon dévouement. Et que je serais conne si je continuais à espérer qu’il changerait. Elle ne mâche pas ses mots, mais je ne lui en veux pas, bien au contraire, je sais qu’elle est bienveillante et amicale. Les quatre enfants jouent ensemble comme d’habitude. Le bébé dort paisiblement dans la poussette.

J’aime bien discuter avec elle.

Elle sait prendre de la hauteur par rapport à ce que je lui confie et me donner son avis très objectif. De plus, j’admire la manière dont elle s’occupe des enfants qu’elle garde, comme si c’était les siens. Une personne de confiance. Avec un extraordinaire sens de l’humour en plus. Et pourtant la vie ne l’a pas gâtée jusque-là. Elle vit dans un quartier de banlieue parisienne pas très calme, et souffre de son embonpoint. Mais elle garde son sourire malgré tout. Une vraie optimiste. Du baume au cœur pour mes problèmes qui aujourd’hui me semblent tellement minuscules par rapport à l’intensité de ma douleur que j’ai pu ressentir à l’époque lorsque ce gars me malmenait.

Nous sommes en juin et profitons des derniers rayons de soleil de cette belle journée de printemps.

L’heure du dîner approche, les enfants sont fatigués et leurs mamans seront bientôt de retour. Il faut rentrer. Comme tous les soirs depuis qu’il fait beau, nous sortons du square et nous arrêtons devant le passage piéton, non équipé de feux, en attendant qu’une voiture s’arrête pour nous laisser passer. Nous ne pouvons pas nous engager car un virage situé à quelques mètres du passage piéton nous cache la vue, à nous mais aussi aux conducteurs des voitures qui arrivent. Je tiens fort la main de mes petites. Les deux garçons que garde ma copine tiennent chacun la poussette des deux côtés de celle-ci. Comme tous les soirs, lorsque nous prenons le chemin de retour. La bonne humeur et la joie nous accompagnent, les enfants sont heureux aussi.

Bruit de freinage.
Trop tard.
Impact.

Le temps que la conductrice réagisse pour s’arrêter, nous réalisons ce qui vient de se passer en l’espace d’une seconde. Le petit de deux ans a lâché la poussette et s’est engagé sur la route, tout seul, sans aucune raison, et cette voiture qui n’a pas ralenti après le virage l’a heurté. A deux ans, on ne pense pas au danger. A deux ans, on suit ses pulsions. La voiture a foncé sur lui et l’a projeté plusieurs mètres plus loin…

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Le hurlement de ma copine est strident. Mon rythme cardiaque est au plus haut.

Les petites pleurent. Instinctivement je serre encore plus fort leurs mains dans la mienne, j’essaie de retenir également le grand frère du petit… Je n’ai pas de téléphone sur moi. Je ne réagis pas. Incapable de réagir. Je ne pense qu’à la sécurité des autres enfants en attendant que quelqu’un bloque la route pour arrêter complètement le trafic. Des gens commencent à se réunir autour du petit garçon. Il ne bouge pas. Il saigne du visage. Je ne sais pas exactement, je ne regarde pas. Ma copine a gardé un minimum de son sang-froid pour appeler le père des enfants. Le père est urgentiste et il est à la maison à cette heure-ci. Il sera sur place trois minutes plus tard et une ambulance ne tardera pas…

J’entendrai le cri de ma copine dans ma tête pendant de longs mois. Mon organisme sera déréglé pendant plusieurs semaines. Une fois rentrée à la maison avec les filles, je raconte ce qui s’est passé à leurs parents et leur annonce que je ne peux pas rester avec eux et continuer à m’occuper des petites. C’est trop dangereux, c’est une trop grande responsabilité, je ne me sens pas en mesure après ce qui s’est passé. Il vaut mieux que je rentre chez moi, dans mon pays. Ils réussissent à me calmer et essayent de me convaincre de rester. Je leur dis que j’ai besoin de quelques jours pour réfléchir.

Toute la colère que je refoulais jusqu’ici remonte à la surface.

Je suis très en colère. Je suis enragée. Contre cette conductrice qui roulait trop vite malgré le panneau « attention enfants ». Très en colère contre ce mec qui se fout de ma gueule depuis tout ce temps. Toute la douleur existentielle, tout le mal-être que je ressens se retourne contre lui. Fini de perdre mon temps et mon énergie pour un connard qui ne sait pas ce qu’il veut. Le soir-même, je vais à la gare ferroviaire rendre mes billets de train pour le week-end que je devais passer avec lui et ses amis.

J’appelle le couple que je n’ai pas appelé en mai lors de la grève pour leur demander si je peux venir passer le week-end chez eux. Cette fois-ci j’ose demander de l’aide. « Pas de problème, tu es la bienvenue et cela tombe bien car d’autres amis seront là aussi car c’est jour de la brocante. » Trop bien, j’ai besoin de voir des gens bienveillants, de changer d’air et d’idées. Le choc sous lequel je suis me permet de voir enfin plus clair dans ce qui compte dans la vie. Je pleure toute la nuit. Pour ce petit garçon, en priant qu’il s’en sorte. Pour cet amour impossible.

Je suis une fille de l’Est, mais je ne suis pas une mendiante de l’amour.

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Ce week-end là, je rencontrerai mon futur époux. Il jouera un rôle très important dans ma vie, un rôle inestimable… celui de chauffeur 😉 Pendant que moi je tiendrai très fort la main de nos deux petits garçons en parcourant à pied les rues de notre ville.

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