Ne restez pas dans le noir

Les attentats à Paris, il y a trois ans. D’abord « Charlie Hebdo », je suis en congé maternité, dans ma bulle avec mon bébé. Je retourne au travail en septembre après un an passé à la maison. Novembre 2015, attentats au Bataclan et à la République. Je suis anéantie. Lundi je n’irai pas au travail.

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Cet homme, jeune papa d’une petite fille d’un an à peine, qui a perdu sa femme. Sa fille a l’âge de mon bébé. Et tant d’autres. Je ne peux pas prendre le métro. Je ne veux plus mettre les pieds à Paris.

Je n’ai pas peur pour moi. J’ai m’inquiète pour mes enfants et mon mari. Comment s’en sortiraient-ils tout seuls si je devais disparaître ? C’est tellement injuste, tellement inhumain. En plus de la reprise de l’activité professionnelle toute récente, qui est déjà difficile pour moi, c’en est trop. C’est ça la vie ? Bosser toute la journée et ne pas voir ses enfants ? Et puis un jour, disparaître sans pouvoir leur dire au revoir ? Sans avoir pris le temps de leur faire découvrir les merveilles de ce monde.

Quand je reprends le métro quelques jours après les évènements, j’ai les mains qui tremblent. Cela ne m’est jamais arrivé auparavant d’avoir les mains qui tremblent. Je retourne donc dans mon confortable lieu de travail au cœur de Paris et j’ai l’impression que pour tout le monde la vie a déjà repris son cours normal, si rapidement. Je suis abasourdie.

Nous pourrons dire à nos enfants que nous travaillons du matin au soir, sans les voir toute la semaine, pour eux, pour leur bien, pour leur avenir, pour leur bonheur…  

Sans blague !

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Une énième réunion. On débat pendant une heure d’un détail sans importance.

Savez-vous combien de connexions neuronales se créent dans le cerveau d’un enfant qui joue avec ses parents pendant une heure ?

Je ne dis pas qu’il ne faut pas travailler. Mais les enfants ont besoin de leurs parents et personne ne peut les remplacer dans ce rôle… Certains pays l’ont déjà compris. Les pays où les mamans ne sont pas obligées de retourner travailler lorsque leur bébé a seulement deux mois. Les pays où une maman qui quitte le bureau à dix-sept heures n’est pas considérée comme une mauvaise employée.

Ma chef gueule encore sur quelqu’un. Tout le monde se tait, comme d’habitude. Personne ne veut se mouiller pour la calmer. Elle se sent toute puissante. Elle se donne le droit de nous pourrir les journées de travail et les soirées en famille, car une fois rentrés à la maison, sa voix hystérique retentit longtemps dans nos têtes. Je ne peux plus continuer ainsi. Je n’ai pas mis au monde mes deux petits garçons pour amener à la maison toute la tension accumulée au travail. Déjà quand j’étais enceinte, elle n’a pas arrêté de déverser son venin sur moi…

Et ce jeune étudiant en alternance, dont la maman se bat cotre un cancer, qui a perdu quatre kilos sous son régime tyrannique. Ou cette collègue expérimentée, maman de deux pré-adolescents, qui a un mari violent et pour qui les seuls moments de répit dans la journée sont entre 18h à 20h quand l’autre est partie. Et à la pause déjeuner aussi, quand elle fait du running.

Sans cela elle ne sait pas comment elle aurait tenu.

Ou encore cette jeune recrue en CDD, tellement serviable et efficace, dont le père a une dépression profonde après son second divorce. Elle s’est encore fait hurler dessus pour un oui pour un non…

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On dit qu’elle est méchante car elle n’a pas eu l’amour de sa mère. Issue d’une famille nombreuse, toujours obligée de se débrouiller toute seule. Mais cela n’excuse en rien son attitude à notre égard.

Elle fume. Sa tension est palpable à chaque fois qu’elle n’a pas pris de pause cigarette depuis plus d’une heure. Elle s’énerve et part en vrille. Ensuite elle part fumer. Quand elle revient sur le plateau, elle est détendue, presque gentille. Prête à déployer toutes les techniques de manipulation qu’elle maîtrise, pour nous diviser et mieux régner… Nous avons appris à faire avec, question d’habitude. Nous sommes blindés.

Le point positif de la situation : cela resserre les liens.

Mais depuis les attentats, je ne supporte plus. J’étouffe. J’ai perdu toute ma patience et mon indulgence à son égard. La conscience que nous ne sommes pas à l‘abri d’un nouvel attentat me fragilise. Je crois que ma crise existentielle commence à ce moment.

On me dit souvent que j’ai une sensibilité exacerbée. Je suis comme une éponge avec les problèmes des autres, mais à ce moment je me rends compte que ma vie file entre mes doigts, et avec la mienne, celle de mes enfants. Quand j’étais gamine, je me suis souvent sentie toute seule avec mes problèmes d’enfant, muette, abandonnée.

Je ne veux pas la même chose pour mes deux petits garçons.

Quand il arrive quelque chose de tragique autour de nous, nous avons tendance à dire « la vie est courte, profitons ! » Pour certains cela veut dire voyager. Pour d’autres, prendre de la hauteur par rapport aux problèmes quotidiens. Pour d’autres encore passer plus de temps avec leurs proches. Et encore pour certains, c’est se limiter aux besoins physiologiques : respirer, manger, boire, se reproduire, et, éventuellement, accumuler les richesses matérielles. Et tout avec excès.

Allez, profitons ! Faisons l’amour à droite à gauche.

Épuisons les ressources naturelles de la terre. Polluons-là. Ça ne marche pas dans le couple ? Allez, on divorce ! De toute façon nous allons tous mourir, autant bien profiter. Et puis, quoi encore, les enfants ? C’est comme ça qu’ils vont apprendre la vie…

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Eh bien, moi aussi j’ai décidé de profiter de la vie. À ma manière. Ça suffit ! Ras-le-bol ! Elle nous a déjà suffisamment pourri la vie. Nous sommes en train de mourir à petit feu. J’envoie des CV. Je décroche des entretiens. Avec mon expérience et les compétences, c’est rapide. Je signe une promesse d’embauche. Le jour où je vais donner ma démission, je suis très nerveuse. J’ai peur d’une réaction violente de sa part. Je décide de remettre la lettre au directeur en la court-circuitant, et ensuite c’est lui qui lui annoncera la nouvelle. Elle se retiendra devant lui, mais son regard noir en dira long…

Quelques jours plus tard, le directeur me convoque. Il veut connaître les raisons de ma décision de partir. Officiellement, j’en ai trois : besoin de changement, envie de gagner plus, et le management qui laisse à désirer… Il veut savoir les détails. Il pose des questions. Il creuse. Je lui dévoile tout ce que je garde sur le cœur depuis toutes ces années. Pas pour moi. Je n’ai plus rien à perdre ni à gagner. Pour ceux et celles qui resteront…

La petite sirène sort de son mutisme…

Les autres collègues sont convoqués. Témoignages. La responsable se positionnera en victime. Ce sont nous les méchants, les bourreaux, qui veulent se débarrasser d’elle. C’est le directeur le coupable qui a fermé les yeux et l’a laisser faire… L’atmosphère est tendue à l’extrême. Elle est incapable de se remettre en question, d’avouer ses erreurs. Elle se voile la face. Nous tenons le coup et restons solidaires. C’est maintenant ou jamais.

Personne ne sort vraiment gagnant de cette affaire, mais il fallait le faire. Je sais que depuis son licenciement, l’ambiance est apaisée et tout se passe pour le mieux. Je ne suis plus là, mais mon départ a servi à quelque chose.

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Je repense au papa de cette petite fille qui a perdu sa maman dans les attentats, et à tous les autres. Ce que je leur souhaite, c’est d’apprendre à respecter les autres, même si la vie ne les a pas gâtés. Ce n’est pas en cultivant la haine envers autrui, que nous pourrons réparer les injustices que nous avons subies…

« Pleure pas petite sirène,
La ville dort encore,
Ton histoire commence à peine.
Pleure pas petite sirène,
Le jour attend dehors,
Dans les brumes des fontaines.
Ce matin est si clair. »
(Francis Cabrel, « Pleure pas Petite Sirène »)

 

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2 réflexions sur “Ne restez pas dans le noir

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