Vilain petit canard… ou être différent

Être différent ce n’est pas simple, mais ne pas savoir que l’on est différent est pire.

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Témoignage

Depuis tout petit à l’école je réussis facilement, je suis en avance et l’apprentissage de presque tout est plus rapide chez moi que chez les autres. J’ai aussi beaucoup d’énergie, je bouge tout le temps et des idées plein la tête en permanence…

Mon cerveau ne se repose pas, perpétuellement en action. La vie à la maison se passe bien. J’ai une grande sœur, travailleuse à l’école et discrète au quotidien. Je suis l’ainé des garçons, nous sommes quatre gars, et nous avons tous les cinq une petite sœur pour clôturer la marche, une belle et grande famille. Et le début de ma scolarité se passe bien aussi, en primaire toujours le premier de ma classe, les années passent et se ressemblent, CP, CE1, CE2…

Mais quelque chose allait changer. Mon instituteur en CM1, plus perspicace que les autres, le voit bien. Je suis le meilleur mais je ne fais aucun effort, je ne suis pas attentif. Je finis toujours mes exercices avant les autres, et comme les classes sont mixtes, je regarde ce qu’il se passe autour, je rêvasse, mon pauvre cerveau, toujours lui, en action, à l’affût, prêt à dégainer même si on ne lui à rien demandé.

J’ai appris les racines carrées avec deux ans d’avance, pendant que je faisais mes devoirs, je suivais aussi ceux de ma sœur ainée. Cet instituteur prévient mes parents à la fin du mois de septembre, et ils décident de l’inviter à la maison pour parler de mon cas, comme on parle d’un malade. Je m’en souviens, c’était un soir après manger, pour être tranquille ma mère avait couché tout mes frères et sœurs, moi j’étais convié à la fête. Quelle fête ? … la mienne !

« Le pauvre caneton qui était sorti de l’œuf le dernier, et qui était si laid, fut mordu, bousculé et nargué, à la fois par les canes et les poules.
– Il est trop grand, disaient-elles toutes. »
(« Le vilain petit canard », Hans Christian Andersen)

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Trois adultes face à un enfants de 9 ans, même précoce, c’est déstabilisant. Ils discutaient de mes capacités et de mon avenir. « Votre fils doit sauter une classe. S’il travaille suffisamment, il pourrait faire en une année le CM1 et le CM2 et entrer au collège dès l’année prochaine. » Disait-il fière de lui comme si c’était lui qui allait remporter une médaille. Il prévient mes parents qu’il faudra que je travaille pendant les vacances et aussi les soirs, pour rattraper le « retard ». Le « retard » ! Mais je suis en avance pensai-je.

Et plus ils parlaient, moins j’écoutais. La seule chose que j’avais retenue, c’était que je partirais au collège en abandonnant les copains, et qu’en plus pour ça il fallait que je sacrifie mes vacances et mes soirées. Comment faire plus peur à un enfant ? Présenté autrement, je l’aurais certainement fait, puisque j’aimais le challenge, mais là… j’ai refusé.

« Et le dindon, qui, étant né avec des éperons, se croyant empereur se gonfla comme un cargo à pleines voiles, se précipita sur lui, puis glouglouta, et sa tête devint toute rouge. Le pauvre caneton ne savait où se fourrer, il était désolé d’avoir si laide mine et d’être la risée de toute la cour des canards. »
(« Le vilain petit canard », Hans Christian Andersen)

Après ce jour je n’ai plus fait que le strict minimum. Et ça ne plaisait pas… vraiment pas. Mes parents voulaient que je donne le meilleur de moi-même et pour encouragement je recevais des tartes à chaque bulletin scolaire. Eux, ce qu’ils voyaient, c’était tout ce potentiel gâché, et comme moyen de communication ils avaient la paume de la main. Surtout mon père. Moi je ne comprenais pas vraiment, quatorze de moyenne générale à chaque trimestre de mes années collège. Et toujours autant de baffes à chaque bulletin.

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Les notes étaient bonnes, mais mon père ne les regardait absolument pas. Les appréciations, c’est par elles qu’il jurait. « Élève distrait », « Ne fait aucun effort », et la meilleure, celle que je préférais, celle qui m’a suivi même au lycée : « Vis sur ses acquis ! »

J’t’en foutrai moi !

Le môme il vit sur ses acquis depuis plus de huit ans et il est toujours l’un des meilleurs de sa classe, il en a appris des choses, forcément. Mais ça vous arracherait la gueule, à vous les profs, d’admettre que c’est vous qui n’avancez pas assez vite pour lui et qu’il s’ennuie !

Eh oui, mon problème, c’est qu’à l’école publique, en France, pour faire apprendre quelque chose aux élèves, eh bien on le leur répète trois fois, on leur fait écrire trois fois, on leur fait faire les mêmes exercices trois fois. C’est nécessaire pour la majorité des élèves, mais dans mon cas une seule fois suffisait, et le reste du temps je devenais le cancre de la classe. Assis au fond. Mes amis ? Les redoublants ! Mes passe-temps ? Bavardage, sarbacane, dessins et boulles de papier.

« Et fi ! quelle mine a l’un de ces canetons ! Celui-là, nous n’en voulons pas !
Et aussitôt une cane de voler et de le mordre au cou. »
(« Le vilain petit canard », Hans Christian Andersen)

Alors oui ça ne plaisait pas aux profs et par ricochet à mon père qui s’en donnait à cœur joie pour m’apprendre à être un bon élève. Mais je suis un âne, têtu, je marche à la carotte et pas au bâton. Pour que j’avance il me fallait des défis et je n’en avais pas. Une heure de cours me semblait durer une éternité, j’avais beau parler avec mon voisin, dessiner ou tout autre chose pour occuper mon cerveau tout en suivant le cours, le temps ne défilait pas.

Et l’autre aspect de ma situation que je ne comprenais pas, c’est le regard des autres élèves. Ils étaient obligés de travailler, pour obtenir les notes que j’avais, et quand toi tu réussis sans forcer, ils te rejettent. Socialement exclus dès le collège. Mes amis ? ils se comptaient sur les doigts d’une seule main. Impossible de s’intégrer quand personne ne te comprend et que toi-même tu ne sais pas vraiment où est ta place.

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Mon exutoire était le sport, j’ai choisi un sport collectif. Là au moins les autres ne sont pas moins bons, loin de là. Et je suis à ma place, bien intégré. Pendants les entrainements ou les matchs, mon cerveau est en pause, ou du moins il ne fait presqu’une seule chose. Même si par moment je me rends compte que je suis en train de penser à mon devoir de maths pendant que je joue. Les jeux vidéo avaient aussi la capacité de me calmer l’esprit, concentré sur une chose à la fois. Mais pour ça, il fallait que le jeu soit compliqué, qu’il me sorte de ma zone de confort pour utiliser toutes mes cellules grises afin de réussir.

Passé quatorze ans mon père ne me tapait presque plus, j’étais devenue plus grand que lui et je pouvais lui tenir tête. Mais je supportais de moins en moins l’école et je voulais en finir. Seule solution travailler, pendant les vacances, ouvrier agricole, dans un champ pour castrer des maïs. Avec mon petit théâtre de marionnettes que je m’inventais dans ma tête.

« Et la mère disait :
– Je voudrais que tu sois bien loin !
Et les canards le mordaient, les poules lui donnaient des coups de bec, et la fille qui donnait à manger aux bêtes, le renvoyait du pied.
Alors il s’envola par-dessus la haie ; les petits oiseaux des buissons, effrayés, s’enfuirent en l’air : « c’est parce que je suis si laid », pensa le caneton, et il ferma les yeux, mais s’éloigna tout de même en courant. Et il parvint au grand marais habité par les canards sauvages. Il y passa toute la nuit, très las et triste. »
(« Le vilain petit canard », Hans Christian Andersen)

L’année d’après seize ans, intérimaires à l’usine, je mets de l’argent de côté. Puis arrive mes dix-huit ans, et là je m’en vais, chambre étudiante, je voulais quitter ces conflits parentaux permanents. Voulant quitter l’école au plus vite, mais sans partir les mains vides et ayant connaissance des soucis financiers de mes parents, je choisis un cursus court, un BTS que j’obtiens en séchant la moitié des cours. Les mots du proviseur en début de deuxième année : « Jeune homme, je ne peux trop rien vous dire vu vos résultats, mais il serait bien de montrer le bon exemple et d’assister aux cours ».

L’école est finie, la vie commence sans cette corvée, et je sais que je m’en sortirai. J’enchaine les boulots en intérim, je m’ennuie toujours. Je finis par rejoindre un grand groupe où les opportunités d’évolution sont nombreuses. Mes supérieurs remarquent eux aussi que je sors un peu du lot et ma progression est rapide. Chaque nouveau poste est un défi que je relève rapidement en m’adaptant à chaque nouvel environnement.

Mais encore une fois je me lasse rapidement et je perds de l’intérêt après deux années passées dans un nouveau poste. Un drame dans ma vie privée va m’ouvrir à de nouveaux horizons, je m’ouvre enfin et je raconte ce que je vis à l’une de mes amies. Elle est psychologue, m’écoute attentivement, et me demande de réaliser un test. Ce test est positif, c’est un bouleversement, je sais qui je suis, je sais d’où je viens et ce que j’ai traversé, et je sais ce que je veux.

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A 33 ans j’apprends que je suis HPI, haut potentiel intellectuel, je suis différent et maintenant je le sais, et j’en fais ma force.

« Et il pencha la tête sur la surface de l’eau, attendant la mort… mais que vit-il dans l’eau claire ? Il vit sous lui sa propre image, mais qui n’était plus celle d’un oiseau gris tout gauche, laid et vilain. Il était lui-même un cygne.
Peu importe qu’on soit né dans la cour des canards, si l’on est sorti d’un œuf de cygne. Il était enchanté de toute la misère et des tracas qu’il avait subis ; il apprécia d’autant mieux son bonheur, et la splendeur qui l’accueillait. Et les grands cygnes nageaient autour de lui et le caressaient avec leurs becs.

Des petits enfants arrivèrent dans le jardin, jetèrent du pain et du grain dans l’eau, et le plus jeune s’écria :
– Il y en a un nouveau ?
Et les autres enfants étaient ravis :
– Oui, il y en a un nouveau !
Et ils battirent des mains et dansèrent en rond, coururent chercher leur père et leur mère, on jeta dans l’eau du pain et de la galette, et tout le monde dit :
– Le nouveau est le plus beau ! Si jeune et si joli !
Et les vieux cygnes le saluèrent.
Il était tout confus, et se cacha la tête sous son aile, il ne savait plus où il en était ! Il était trop heureux, mais nullement orgueilleux. Il songeait combien il avait été honni et pourchassé, maintenant il entendait dire qu’il était le plus charmant des charmants oiseaux ! Et les lilas inclinaient leurs branches sur l’eau jusqu’à lui, et le soleil brillait et réchauffait, alors ses plumes se gonflèrent, son cou mince se dressa, et, ravi dans son cœur, il cria :
– Jamais je n’ai rêvé d’un tel bonheur quand j’étais le vilain petit canard. »
(« Le vilain petit canard », Hans Christian Andersen)

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