A la vie, à la mort…

« Le courage, c’est de comprendre sa propre vie. Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille. Le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel. » (Jean Jaurès)

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« Maman, est-ce que les princesses divorcent » ? Demande mon fils ainé, il aura bientôt cinq ans. C’est la période où je ne vais pas très bien, il a dû ressentir quelque chose. Je reste bouche bée. Que lui répondre ? »

Spontanément j’ai envie de lui dire :

Non, mon chéri, les princesses ne divorcent pas. Elles meurent…

Non, je ne peux pas lui dire ça. Cela fait déjà quelque temps qu’il a conscience de la mort, et à chaque fois que le sujet revient, cela l’angoisse beaucoup. Mais n’avez-vous pas remarqué que dans la majorité des comptes de fée et de légendes, il y a toujours quelqu’un qui meurt, et pas que les méchants. Les princesses meurent aussi. N’importe leur statut social, leur richesse, leur éducation, leur beauté… Car n’importe, princesse ou pas princesse, « la naissance est le lieu de l’inégalité. L’égalité prend sa revanche avec l’approche de la mort. » (Jean D’Ormesson)

Non, je ne peux pas lui dire ça, il a déjà été traumatisé à l‘idée de devoir mourir un jour ou de voir mourir ses parents. Il a perdu son arrière-grand-mère et son arrière-grand-père lorsqu’il avait à peine trois ans, six mois après la naissance de son petit frère. Il faut que je trouve une autre réponse qui pourrait le satisfaire.

Je repense à tous ses souvenirs qui me manquent, tous ces souvenirs que je n’aurai jamais.

Mon fils est né en janvier. Je prépare le long voyage pour Pâques pour le présenter à toute la famille. Fin janvier, ma grand-mère paternelle se retrouve à l’hôpital. Je l’appelle une fois. Après, elle ne sera plus capable de parler au téléphone. C’est mon père qui me donnera de ses nouvelles. Elle partira début février. Elle n’aura vu son premier arrière-petit-fils qu’en photo. Je ne pourrai pas participer à son enterrement – je l’allaite mon bébé qui a à peine un mois et il n’a pas encore son passeport. Elle avait 86 ans, elle est partie dans les bras de son fils… C’est ma mère qui m’en informe. Je pleure. J’appelle mon père. Il n’a pas l’air triste au téléphone.

– Pourquoi tu pleures ma fille ?
– Je sanglote, comment ça pourquoi ?
– Ne pleure pas, elle est bien mieux maintenant. Il faut se réjouir pour elle… »

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Notre voyage en avril se passe bien. Nous irons déposer des fleurs et une bougie sur sa tombe. Nous rendrons visite à l’autre arrière-grand-mère qui a encore toute sa tête. Quel plaisir de voir ce petit bout de chou dans les bras de son arrière-grand-mère ! Quelle joie de prendre une photo de cette image extraordinaire. Mais une autre photo ne pourra plus jamais être prise. Celle-là, mon fils aîné ne pourra jamais la regarder.

Un ancien proverbe dit « Pour une naissance, un décès ».

Dans notre cas, ce sera très vrai. La situation se répète. Ma grand-mère maternelle, celle qui a pris le relai sur mon éducation lorsque mes deux parents travaillaient, partira lorsque mon cadet aura six mois. Je ne pleurerai pas cette fois-ci. J’ai grandi. J’ai mûri. L’éloignement a aussi fait son travail… Elle était très malade, elle a beaucoup souffert et sa fille (ma maman) avec elle. Personne n’aide les aidants…

La dernière fois que je l’avais vue, c’était au tout début de ma grossesse, un an auparavant. Elle commençait déjà à ne plus se rappeler de grand-chose. Les derniers mois de sa vie ont été très difficiles, je n’arrivais plus à discuter au téléphone avec elle…

Je ressentirai une sorte de soulagement à l’annonce de sa mort. Ce sera deux semaines avant le baptême programmé de mon fils, deux semaines avant Noël. Cette fois-ci aussi je ne pourrai pas participer à l’enterrement – voyager seule avec deux enfants dont un bébé en plein hiver s’avère mission difficile et modifier la date sur les billets d’avion tardivement à cette période de l’année n’est pas évident.

« Partir, c’est mourir un peu.
Mourir, c’est partir beaucoup ».
(Albert Camus)

J’ai quitté mon pays natal il y a seize ans. La distance et la séparation atténuent la douleur de chaque décès. Puisque nous vivions déjà loin les uns des autres. Depuis la disparition de ma grand-mère maternelle, je me rends compte parfois que je pense à elle comme si elle était toujours là. Seulement je ne peux plus l’appeler, mais les souvenirs sont tellement vifs.

Ce sera un baptême très spirituel et il me ramènera à ma propre enfance.

***

Lorsque j’étais petite, ma grand-mère m’emmenait souvent au cimetière déposer des fleurs sur la tombe de mon grand-père. Ce grand-père que je n’ai pas connu, décédé quand j’avais à peine un an, suite à un problème de santé causé par son alcoolisme. Lorsque ma mère était adolescente, elle a supplié ma grand-mère de demander le divorce. Ne plus continuer à supporter cet homme qui devenait très violent sous l’emprise de l’alcool et qui dépensait dans les bars tout l’argent qu’il arrivait à gagner.

Après le divorce, un peu de calme pour ma grand-mère et ses deux enfants adolescents. Mais le mal avait été fait, mon oncle a aussi été alcoolique… Ma grand-mère ne s’est jamais remariée, malgré quelques voisins qui lui tournaient autour. Ce n’était pas du tout son truc. Après le décès de son ex-mari, quelques années plus tard, elle a toujours déposé des fleurs sur sa tombe… Et elle a retrouvé un vrai épanouissement dans son rôle de mamie auprès de ma sœur et moi. Elle est devenue grand-mère à 43 ans, de quoi donner toute son énergie et tout son amour dont elle débordait à ses petites-filles.

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Lorsque je passais ma semaine chez elle – scolarisée à l’école primaire près de sa maison – j’avais parfois une peur inexpliquée qu’elle ne meure dans son sommeil. Je ne sais pas d’où cela me venait. Peut-être de ces visites fréquentes au cimetière. Parfois, lorsque ma phobie s’amplifiait, je ne voulais pas dormir chez elle. Cela creusait comme un trou dans ma tête, m’empêchait de dormir, faisait pousser une boule dans mon ventre et un énorme poids dans ma poitrine.

“C’est parfois la peur de la mort qui pousse les hommes à la mort.” (Epicure)

Mais souvent je n’avais pas le choix. Cela faisait une compagnie à ma grand-mère et soulageait mes parents puisque nous étions trois enfants. Je me blottissais donc contre elle pour sentir sa respiration et son cœur battre, et elle se mettait à chanter pour m’apaiser…

Si j’avais su qu’elle ne partirait que quand j’aurais 35 ans, j’aurais certainement mieux profité de ces moments passés avec elle…

***

Le grand-père de mon époux, l’arrière-grand-père de nos enfants, partira deux semaines après ma grand-mère. Les deux enfants nous accompagneront à l’enterrement – nous n’avons pas le choix, toute la famille de mon mari sera là, réunie, personne pour les garder. Notre grand qui avait trois ans à l’époque, se souvient jusqu’à aujourd’hui de cet arrière-grand-papy en chaise roulante qui l’intéressait tant. C’est à partir de ce moment-là qu’il posera des questions sur la mort.

Maman, comment fait-on pour aller au ciel, quand on est mort ? Est-ce qu’on y va en montgolfière ou en ascenseur ?

Il a toujours eu peur des ascenseurs. Après, quand il comprendra un peu mieux la notion de la mort, il posera d’autres questions : « Maman, quand j’aurai cent ans, est-ce que tu seras toujours vivante ? » ou encore « Maman, quand quelqu’un meurt et qu’il est seul, comment les gens savent qu’il est mort pour l’enterrer ? »

Peut-être que c’est cela le vrai sens du mot grandir ? Et toutes ces questions nous sont bien utiles aussi, à nous les adultes…

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L’été prochain nous allons fêter dix ans de notre mariage. Il m’arrive parfois de regarder les photos. Et je constate que nous sommes de moins en moins nombreux. Ou je devrais plutôt dire : les invités présents à notre mariage sont de moins en moins nombreux. Car il y a eu des naissances depuis. Mais il y a aussi eu des décès. Mes deux grand-mères. Le grand-père de mon mari. Mon ami de lycée. Ma tante. Mon parrain. Mon oncle, celui qui nous a fait de si magnifiques vœux le jour de notre mariage et à l’enterrement duquel il y a eu plus de mille personnes. Et tous les autres…

Dis absents en dix ans… Ils ont laissé la place à tous les enfants nés depuis dans la famille. Je ne les ai pas comptés… Comment être réellement tristes ? La joie de vivre et la force vitale de ses petites merveilles est bien plus forte que notre chagrin.

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La voix de mon grand me sort de mes pensées. Il attend la réponse à sa question.
« Non mon chéri, les princesses et les rois ne divorcent pas. Ils meurent après avoir accompli de belles choses dans leur vie. »

Car « Souviens-toi qu’au moment de ta naissance tout le monde était dans la joie et toi dans les pleurs. Vis de manière qu’au moment de ta mort tout le monde soit dans les pleurs et toi dans la joie. » (Proverbe Arabe)