Une famille heureuse

« Ce n’est pas la taille de la maison qui compte, mais la lumière et la chaleur qui les attend lorsqu’ils rentrent chez eux. »

Après avoir terminé les cinq années d’études supérieures dans mon pays natal, diplôme de master en poche, je suis venue en France pour travailler comme fille au pair. J’avais 23 ans, je parlais bien français grâce a mes études, et je ne connaissais personne à Paris.

J’ai acheté un billet pour un car Eurolines avec mes petites économies et j’ai atterri dans une famille d’accueil trouvée auparavant sur un site internet d’annonces pour filles au pair.

Ils habitaient dans un quartier pavillonnaire de Saint Maur des Fossés dans une grande maison. Un salon gigantesque, cinq chambres, trois salles de bain/d’eau dont une attenante à ma chambre. Un joli jardin auquel je pouvais accéder directement par la porte-fenêtre de ma chambre. Les deux petites filles que j’allais garder avaient six et trois ans. Leur maman était chirurgien dentiste (à mi-temps) et le papa était entrepreneur dans la location de voitures. La maman était une ancienne danseuse classique et le papa un champion de l’aviron. Il ramenait de temps en temps des porches et autres voitures luxueuses qu’il dénichait pour ses clients, et sa femme gâtait leurs petites filles avec d’innombrables Barbies et de jolies vêtements de princesses.

Une vie de famille parfaite…

J’adorais emmener les petites nous balader en bords de Marne. Elles prenaient leurs vélos et moi je marchais.

Mais comme j’ai pu m’ennuyer lorsqu’il faisait moche et nous étions obligées de rester à la maison ! Pâte-à-modeler, Barbies… J’aimais leur lire des histoires, mais j’étais une intellectuelle, pas une nounou, donc tout le reste était d’un profond ennui tout comme leur vie familiale. Après les premières semaines de nouveauté, mon enthousiasme de jeunesse s’est vite évaporé et chaque semaine j’attendais impatiemment le week-end pour m’éclipser, aller visiter Paris, rencontrer d’autres filles au pair et un peu plus tard retrouver mon (nouveau) copain français que j’ai rencontré quatre mois après mon arrivée en France.

J’ai passé un an chez eux. En un an ils ont reçu deux fois de la famille et une ou deux fois des amis. Un voyage à Punta Cana et une sortie à Disneyland. Je pense que c’est tout. Ah ils ont aussi acheté entre temps un petit appartement à Antibes mais n’avaient pas vraiment le temps pour y aller passer des vacances. Le monsieur travaillait trop, pas assez de congés (entrepreneur !) Et en vérité cette vie de famille ne gavait pas seulement moi mais surtout lui. C’était une évidence. Divorcé une fois déjà, il avait une fille ado de son premier mariage. Lorsqu’elle passait des week-ends chez eux, le courant ne passait absolument pas ni entre elle et son père ni entre elle et sa belle-mère. La discussion à table était quasiment inexistante, heureusement que les petites avaient des choses à raconter pour détendre un peu l’ambiance.

Moi je faisais semblant de m’y plaire. Eux pensaient que j’étais ravie des conditions de vie qu’ils m’offraient. Une fois elle m’a dit : « Tes parents doivent être très contents que tu vives dans une grande maison confortable comme la nôtre ? » Je ne savais pas quoi répondre. J’ai souri. Mon père se moquait de moi que je travaille comme fille au pair avec mon bagage universitaire. Ma mère aurait préféré que je reste au pays et fasse un doctorat…

OK, je me suis attachée aux petites qui n’étaient pas toujours faciles mais bien rigolotes. Elles avaient un super sens de l’humour, surtout la grande, qu’est-ce qu’on a pu raconter de bêtises pendant nos longues balades. Nous chantions à tue-tête les chansons de Patricia Kaas et allions nous balader aussi souvent que possible.

Mais les couchers du soir où elles ne voulaient pas dormir et réclamaient leurs parents qu’elles n’avaient pas assez vus dans la journée, et les quelques week-ends où je suis restée à la maison pour me rendre compte que leurs week-ends étaient tout aussi routiniers que leurs semaines… tout cela me remplissait de morosité. C’est ça la vie en France ? À quoi bon tout leur argent, la grande maison et les jolies voitures si c’est pour mourir d’ennui ?

Et ça gueulait aussi de plus en plus souvent me rappelant ma maison familiale où la sérénité n’était pas vraiment à l’ordre du jour. Alors que j’avais quitté ma famille d’origine en recherche de liberté et de calme. Ce qui m’aurait vraiment plu et impressionnée c’est une famille où les gens se parlent calmement et se respectent. Ce n’était pas tout à fait cela. Les petites pleuraient, les parents criaient.

Je me disais « quel gâchis ! Des gamines tellement rigolotes et intelligentes et des parents tellement nase ».

Leur maman était très belle et intelligente (aussi), mais avait accepté les règles de la société. Jeune maman, tu restes à la maison et renonces à ce qui te passionnait avant et ce grâce à quoi tu t’es construite (danse classique, vie intellectuelle parisienne…). En fait je pense qu’elle essayait de cacher sa frustration et sa déception. Elle avait succombé à une passion avec un homme de dix ans son aîné, mais lui ne collait pas du tout à cet univers bien réglé et routinier. Un aventurier…

Et ses compliments en ma direction ! « Comme vous êtes belle ! » qu’il me lançait de temps en temps et devant sa femme ! Grave… Il avait une femme très belle et de dix ans plus jeune, il avait vingt ans de plus que moi et il se permettait. Non mais je rêve. Se prenait-il pour l’un de ces dieux qui pensent pouvoir tout payer avec l’argent ? Enfin bref, ça m’agaçait vraiment. Sa façon de frimer avec ses bagnoles et ces tentatives (conscientes ou pas) de vouloir blesser sa femme ou la rendre jalouse. En tout cas elle voyait bien que je ne rentrait pas dans le jeu et tout se passait bien entre elle et moi. Elle me faisait confiance.

Il y avait bien sûr des beaux moments de rigolade mais ce n’était pas suffisant pour que je veuille y rester au-delà d’un an convenu au départ, même s’ils auraient voulu que je reste, et surtout les petites…

Pourquoi ce long récit ?

Dans le quartier il y avait une famille qui vivait dans un immeuble près du RER. C’était un quartier pavillonnaire parsemé de quelques immeubles. Leur fille était scolarisée au même endroit que mes deux petites. Tous les week-ends je la voyais faire du vélo avec ses deux parents. À la sortie d’école c’était soit sa maman soit son papa qui l’attendait tous les après-midi. Parfois les deux. Au square c’était aussi eux qui l’accompagnaient et non une nounou ou fille au pair. Ils répondaient à mon bonjour avec une grande bienveillance. Et cette harmonie et bien-être qui émanait d’eux lorsque je les croisait tous les trois en bords de Marne en vélo. Leur vie semblait complètement différente par rapport à celle de ma famille d’accueil, simple et riche à la fois, et je les enviais. Je les ai remarqués et jamais oubliés. Cette petite fille heureuse vivant dans un appartement modeste et se déplaçant non en porche mais en vélo…

Depuis, je n’ai jamais rêvé d’avoir une grande maison ni des voitures luxueuses, mais juste d’avoir cette vie de famille simple et harmonieuse. Une vie de famille heureuse.

Une réflexion sur “Une famille heureuse

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